Mon problème avec Spinoza
3/4/2026
Spinoza est probablement l'un des philosophes les plus connus. Étudié dès le lycée, il a su s'imposer comme une figure incontournable de la philosophie, notamment avec son principe de déterminisme. Il illustre son concept dans une lettre à Schuller en disant :
Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés.
Cette citation illustre le principe de déterminisme chez Spinoza : selon lui, tout ce qui arrive était déterminé et n'aurait pas pu arriver autrement.
Cependant, j'ai quelques problèmes avec cette vision de la vie...
La fin de la responsabilité personnelle
Le problème principal de la philosophie de Spinoza est qu'elle amène une déresponsabilisation de nos actions. Si l'on pense que tout ce qui arrive devait arriver nécessairement, alors nous ne sommes plus responsables de nos actes.
Prenons par exemple le meurtrier qui a tué son voisin. Il pourrait se défendre au tribunal en disant que la mort de son voisin était déterminée par une somme de facteurs extérieurs à lui-même. Il n'est donc pas coupable du meurtre ; il est, au maximum, l'instrument d'une machination plus grande issue de l'Univers qui voulait la mort de son voisin.
Vous commencez peut-être à comprendre le problème, en voyant le monde sous cet angle, impossible d'établir une quelconque justice. Plus personne ne serait coupable de quoi que ce soit, et l'anarchie débuterait.
Spinoza nous a gentiment répondus en avance à ces interrogations : il n'hésite pas à aller au bout de son idée, en imaginant une société où la culpabilité serait exclue. Au fond, on peut se demander si cela ne serait pas une bonne idée ? Nous n'avons pas nécessairement besoin de déclarer quelqu'un coupable en lui collant au front une telle étiquette pour le juger. Nous pourrions faire régner la justice en prétextant que la condamnation de l'homme est, elle aussi, issue de facteurs extérieurs et déterminants.
Alors, ça ne changerait pas tant de choses que ça ? Eh si ! Car Spinoza omet une particularité essentielle de l'humain : la morale
La morale est une des caractéristiques qui fait de nous des êtres humains. La preuve : le concept de bien et de mal qui a été entièrement façonné par l'Homme. Dans la nature, il n'y a ni bien ni mal. Le lion mange la gazelle pour assouvir sa faim. Il voit en cet acte une simple réponse à un besoin naturel. Mais nous, humain, nous le considérons comme un acte de barbarie.
La morale influe énormément dans nos décisions du quotidien : je croise tous les jours des passants, je pourrais me mettre à tous les dépouiller de leurs biens ; mais je ne le fais évidemment pas (coucou l'agent de police qui me lit) car j'ai une conscience morale. Je suis conscient que voler est un acte immoral, je ne le fais donc pas, par peur des représailles qu'elles soient légales (je me ferais condamner) mais également sociales (je serais considéré par mes pairs comme un voleur et ainsi exclu de la société).
Mais dans un monde spinozien, où la responsabilité individuelle n'existe plus et où le principe de culpabilité (et à fortiori de moral) a été balayé sous le tapis, quelqu'un qui n'aurait pas peur des lois n'aurait donc aucune raison de ne pas commettre un crime atroce. Un suicidaire par exemple pourrait sans l'ombre d'un regret se faire exploser à la bombe en plein milieu de la rue. Effectivement, ce genre d'agissements existe déjà, mais ce que je veux dire, c'est qu'ils seraient exacerbés dans un monde ou la moral n'existe plus.
Alors, est-ce que Spinoza n'aurait pas en réalité imaginé un monde où régnerait l'anarchie ? Je ne pense pas. Il faut lui reconnaître qu'un monde vide de culpabilité ne serait pas nécessairement anarchique et invivable. Mais selon moi, le principe de culpabilité et la conscience morale sont des facteurs trop impactant dans l'existence d'un être humain pour qu'on pense pouvoir les négliger.
Mais ce n'est pas fini ! J'ai encore à redire sur Spinoza et sa théorie !
La fin des probabilités
On aime souvent dire que Spinoza était à l'instar de Descartes, un matheux ! Cependant, ils aimaient peut-être les maths, mais les maths ne les aimaient certainement pas !
Réfléchissons à ce que nous dit Spinoza : "tout ce qui arrive était déterminé". Cela induit que les événements qui nous entourent sont l'œuvre d'une puissance supérieure et omnisciente qu'on appelle généralement Univers, Dieu ou Nature.
Cela m'a directement fait penser à la loi de Murphy :
Tout ce qui peut mal aller ira mal.
Ou comme on dit parfois :
Tout ce qui peut arriver, arrivera.
Cette vision des choses partagée par Spinoza et Edward Murphy induit que les événements arriveraient de façon nécessaire ! Ils ne peuvent pas ne pas se produire. Or, pour imaginer un cas où aucun événement n'a aucune chance de se produire, il faut penser l'univers comme étant infini, car seul l'infini peut permettre à chaque événement de se produire.
Et vous voyez peut-être où je veux en venir : le concept d'infini rend caduque celui des probabilités. Par sa vision, qu'on associe comme cartésienne, logique et mathématique, Spinoza détruit en réalité un concept fort de cette même discipline dont il se revendique : celui des probabilités.
Car il ne fait plus sens de parler de probabilités dans un monde infini ; pour la simple et bonne raison que toutes les probabilités seraient à 100%. Dans un monde infini, deux événements comme "demain il pleuvra" et "demain je rencontrerai un extra-terrestre orange et vert qui parle russe sur le pas de ma porte" ont la même probabilité de se produire : 100%.
Or, les études mathématiques et sociologiques tendent à prouver que les statistiques s'appliquent réellement dans notre monde. Toutes les probabilités ne sont pas à 100%, l'univers n'est donc pas infini, les événements ne se produisent donc pas de façon nécessaire.
CQFD (Ce Qu'il Fallait Désintégrer)
Conclusion sur la philosophie et la nature
La philosophie est une discipline extraordinaire ! Elle permet de nous interroger sur nos vies, sur nos actions et amène du recul sur notre quotidien.
Cependant, elle devient inutile quand elle devient extrême. Spinoza a, selon moi bien sûr, poussé les limites de la pensée théorique tellement loin, qu'il s'est extrait du cadre naturel.
On voit bien que l'Homme est trop attaché au concept de culpabilité pour qu'on puisse penser le lui retirer sans rien changer à son comportement.
On voit bien que les statistiques semblent bien trop corroborer avec notre monde pour que ce ne soit que le fruit de hasard.
Finalement, comme le dit si bien le film Oppenheimer :
La théorie a ses limites.
Ou bien encore Einstein qui disait si bien :
La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne.
Citations à retenir (parce que j'en suis fier)
Le concept d'infini rend caduque celui de probabilités.